Alain Nadaud

La fonte des glaces

2000

 
 

« Qu’y a-t-il de vrai, qu’y a-t-il de faux ? Peut-être tout est-il vrai ou tout est-il faux, ou bien y a-t-il une moitié de vérité ! (…) Quelle proportion, quel poids de vérité y a-t-il là ? »
Andreï Vychinski, procureur
(Sténographie du procès Boukharine, 1937)

Alain Nadaud La Fonte des glaces alainnadaud.com

Grasset, 2000
Roman, 336 p.

Alain Nadaud La Fonte des glaces Poche alainnadaud.com

Le Livre de Poche,

n° 15294

 

Pages en construction

       En 1989 et 1991, à la faveur du dégel provoqué par la perestroïka de Gorbatchev, un homme se rend à Moscou pour enquêter sur le sort de son grand-père, correspondant de presse au moment de la révolution russe, devenu écrivain et fonctionnaire à l’ambassade de France pendant les années trente, puis disparu sous Staline lors des grandes purges qui précédèrent la guerre.


        A cette fin, il passe une petite annonce dans un quotidien et reçoit en retour des lettres de gens qui assurent avoir connu Xavier Thureau. Il est également contacté par un officier de l’ex-KGB, qui se propose, en échange d’une forte somme en dollars, de lui en céder le dossier.

        Rapports de police, copies de lettres, articles découpés dans la presse et, surtout, protocoles d’interrogatoire révèlent que Xavier Thureau serait tombé amoureux d’une chanteuse d’origine kirghize, Evguénia Alexandrovna, laquelle n’était autre que la fille du directeur principal de la sécurité d’Etat de l’époque. Eveillant les soupçons des services secrets des deux pays, cette liaison aurait conduit à son arrestation par le N.K.V.D. Pour convaincre ses juges de le condamner à mort au plus vite, seule façon de mettre un terme aux séances de tortures qui lui étaient infligées, il aurait forcé son talent et se serait inventé une biographie où il s’accuse de crimes et de complots imaginaires : lors de leurs voyages respectifs en U.R.S.S., c’est à son instigation que Gide aurait été amené à calomnier le socialisme et Malraux poussé à la faute... Mais avertie de son arrestation, son épouse, dont il s’était il y a peu séparé, refera depuis la France, et au risque de se retrouver elle-même prise au piège, le voyage à Moscou pour obtenir sa libération. Ne dit-on pas qu’elle aurait été jusqu’à rencontrer Staline à cette occasion ?


        Ce roman se présente donc comme la compilation de documents classés par ordre chronologique, hélas contradictoires, et tous plus invérifiables les uns que les autres... Car quelle crédibilité accorder à des témoignages suscités par une petite annonce assortie de la promesse d’une récompense ? Et quelle peut être l’authenticité d’un dossier, soi-disant tiré des archives de la Loubianka ? Passés maîtres dans l’art de la désinformation, les anciens officiers du K.G.B., désormais désoeuvrés, n’auraient-ils pas eu le temps, entre la parution des deux petites annonces, d’en forger les éléments de toutes pièces ?

Articles de presse

"En 1993, Alain Nadaud a publié un essai intitulé Malaise dans la littérature. L'écrivain s'y livrait à un exercice qui n'était plus du tout à la mode : l'élaboration d'un discours critique susceptible de penser la crise de notre littérature – et particulièrement celle du roman. Crise esthétique, crise historique, crise sociale, crise spirituelle, il dressait, à sa manière qui est carrée, une carte où se lisaient toutes les impasses présentes, toutes les terres arides ou polluées, mais où se dessinaient aussi les chemins à partir desquels la fiction contemporaine pouvait trouver un nouvel élan. (…) Faute d'avoir été entendu comme il aurait dû l'être – mais il n'est pas trop tard, et son propos de 1993 n'a pas cessé d'être valide -, Alain Nadaud a poursuivi pour son propre compte sa réflexion sur le statut contemporain de la fiction, sur les liens de l'écrivain avec l'histoire de son époque. La réussite éclatante de La Fonte des glaces doit autant à la fertilité de sa réflexion qu'à ce qu'on nommera, faute de mieux, son talent d'écriture."


Pierre Lepape, Le Monde
 

"S'il fallait, en cette rentrée, retenir un seul livre qui articule avec une telle liberté d'approche, une telle vision innovante, ces questions du rapport entre l'écrivain, la politique et la langue ("arme à double tranchant"), c'est assurément vers ce roman chef-d'œuvre d'architecture dramatique et monument d'émotion qu'il faudrait sans hésitation se tourner."


Jean-Claude Lebrun, L'Humanité

"Depuis des années, Alain Nadaud compose avec le matériau historique de vertigineux romans-dossiers et travaille à la frontière entre réel et fictif, historique et littéraire…"


Alain Nevez, Télérama

"De l'étrange destin de L'Enéide subtilisée par Auguste avant que Virgile ne la jette au feu, en passant par la découverte d'un temps historique qui se retourne sur lui-même (L'Envers du temps) il semble bien que les romans d'Alain Nadaud obéissent à une même interrogation : la réalité historique ne se dissimule-t-elle pas sous des apparences trompeuses ? Ne sommes-nous pas les victimes ou les jouets d'un monde qui, tournant sur soi, alterne les ombres et les lumières, renverse les torts et les raisons de nos approches, et rend vaine toute certitude ? 

Pour variés que soient les sujets abordés, ils se rattachent à cette mise en question des choses et des êtres – ou, d'une manière plus significative, au soupçon que l'auteur entretient à l'égard de ce qui, précisément témoigne de la véracité des faits : par l'écrit, le procès-verbal, la trace inscrite, le dépôt noir sur blanc qui consigne la seule historique saisissable. (…)
Le roman est très habilement conçu. Nadaud nous a réservé une lecture où les mots effacent les mots. On ne saurait mieux nous conduire dans les impasses et les incertitudes, en nous permettant de tout entendre, de tout lire, de tout pouvoir croire, de ne rien admettre."


André Brincourt, Le Figaro

"Comme souvent chez Nadaud, le roman est sa propre métaphore. Il est l'histoire d'une enquête en même temps qu'il est cette enquête.(…) Plus le livre avance, plus les certitudes se fragilisent. L'enquête régresse jusqu'à la paralysie de l'enquêteur par le doute, à la dissolution totale de la trame de l'histoire. La débâcle de la narration n'épargne qu'une seule voix, qui nous dit : "Tout cela n'était qu'une fable sur la littérature."


Daniel Rondeau, L'Express

"A aucun endroit de ce livre ne figure le moindre indice qui attesterait que ces pages sont celles d’un roman. On le lit de bout en bout comme une histoire vécue et ce n’est pas le moindre mérite d’Alain Nadaud."


Edmonde Charles-Roux, La Corse hebdo

Architexture

Virgile s'était heurté de plein fouet au pouvoir politique de son époque, jusqu'à en mourir. D'autres écrivains, à une période plus récente, dans le Moscou des années trente, ont touché le fond de la souffrance et du désespoir, précisément à cause de leur statut d'écrivain. Cet abandon par tous, cette façon d’être rejeté hors de la sphère sociale (Cf. "Lettre du Kurdistan"), ainsi que cet enfermement dans un système totalitaire que j'ai imaginé, comme chez Kafka, propice au développement d'une écriture de type autistique, prend sa source dans plusieurs nouvelles clairement identifiables:

Architexture, Alain Nadaud, alainnadaud.com

 "Le Journal d'Ivan Viatchevik" (La Tache aveugle), "Le Droit à la virgule" et "La Faute" (Voyage au pays des bords du gouffre), sans oublier "Le Ciel à travers la lucarne" (paru en revue). Cette dernière m'avait d'ailleurs été inspirée par un refus qui m'avait été opposé un temps, chez Denoël, touchant la publication de "Désert physique". Le refus d’un manuscrit provoque un véritable effet de suffocation, vous condamne à une sorte de relégation où vous découvrez que tous les ponts qui vous rattachaient à la vie sont coupés. Soudain, vous vous retrouvez enfermé en vous-même, sans plus savoir comment sortir, comme si l'œuvre avait déjà commencé de pourrir à l'intérieur de vous.


C'est cette impression de réclusion que j'ai voulu restituer dans "La Fonte des glaces". Un des derniers voyages d'écrivains, à la mode soviétique, organisé quatre ans après l'arrivée de Gorbatchev au pouvoir (1989), m'avait fourni le prétexte à écrire ce grand roman russe auquel je rêvais depuis longtemps. "La Fonte des glaces", bâti autour d'une intrigue amoureuse à caractère autobiographique, dont certains éléments avaient déjà été esquissés dans "Auguste fulminant", met en scène un écrivain pris au piège d'une souricière politique, sociale et quasi métaphysique, à laquelle il n'existe pas d'issue.

 

Etre contraint de rédiger son autobiographie fictive, en s'accusant de tous les maux et avec suffisamment de conviction, à seule fin de persuader ses juges de mettre un terme à vos tortures en signant votre arrêt de mort, terrible fonction que celle qui est alors assignée à la littérature ! Le dernier chapitre de "Une aventure sentimentale", où il apparaît qu'une relation trop exclusive à l'écriture développe quelque chose de mortifère, avait déjà amorcé cette hypothèse. Dans "La Fonte des glaces", tout le tragique de l'argument relève donc de ce principe : écrire pour se faire mettre à mort.

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