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"Ici commence l'ouvrage où je dirai les faits et les gestes d'Anselme d'Aoste, homme plein de bontés mais à l'esprit dévoré de chimères, qui, peu après l'an mil de l'Incarnation de Notre Seigneur, chercha à s'affranchir des dogmes de la foi et, mû par un orgueil démesuré, conçut le projet insensé de prouver l'existence de Dieu par les seules ressources de sa raison."

    

Ainsi commence le récit de Clermont, secrétaire d'Anselme, qui, après la jeunesse de son maître, nous raconte ses hésitations, ses découragements, les complots qui se trament pour empêcher celui-ci de parvenir à mettre au point sa preuve. Il y mêle la description de ses propres tourments, dus à son impiété cachée, et de son amour pour la jeune Marie, paysanne pauvre des environs, laide de visage, sublime de corps.

Récusée par l'historiographie officielle, cette Vie d'Anselme reste irremplaçable. Des moines de l'abbaye du Bec en Normandie, elle nous fait revivre les terreurs, les rivalités, leur confiance en la raison, la défaite aussi. Surtout, elle nous rend accessible cette fameuse preuve de l'existence de Dieu qui, durant des siècles, mettra l'esprit critique des philosophes à l'épreuve.


Cet argument par son audace annonce notre modernité. Il nous apparaît comme un diamant, qui resplendit de tous ses feux, illusoires et trompeurs, sur le fond des ténèbres d'une époque qui, par certains aspects, rappelle étrangement la nôtre.

Alain Nadaud

Entretien

Comment situez-vous Saint Anselme dans son époque ?


Dans l'angoisse de la fin du monde qui assombrit les débuts de l'an Mil, période ponctuée de famines, d'épidémies et de bouleversements astronomiques, Anselme décide, sans plus faire aucune référence aux textes sacrés, d'élaborer un argument unique, dont la logique sera telle qu'il emportera l'adhésion de quiconque s'en remet à sa seule intelligence. Péché d'orgueil s'il en est, identique à celui qui fit chasser Adam du Paradis ; et, selon les moines Cadule et Doremer, véritable entreprise satanique, justement annonciatrice du Jugement dernier.

C'est Clermont, le secrétaire d'Anselme, qui, après le récit de sa jeunesse et de la fondation de l'abbaye du Bec, nous relate les hésitations de celui-ci, ses découragements, les complots qui se trament pour l'empêcher de parvenir à mettre au point sa preuve. Il y mêle la description de ses propres tourments, dus à son impiété cachée, de ses intempérances, de la tension que provoque en lui cet effort intellectuel dont il ne se libère que par la passion qu'il éprouve pour la jeune Marie, paysanne pauvre des environs, laide de visage, et sublime de corps. Jusqu'à ce que Anselme le renie et finisse par lui préférer Eadmer, son biographe officiel, lequel lui tendra un piège qui le fera chasser de l'abbaye.

L'abbaye du Bec en Normandie

Quel rapport y a-t-il entre la période de l’an Mil et la nôtre ?


La mise au point de cette preuve, comme arme contre la peur irrationnelle de la fin du monde, fait partie de ces moments privilégiés, où les hommes sortent des limites de leur esprit pour tenter d’accéder à l’impensable. Jusqu'à présent, les textes de la Révélation avaient fait écran à la raison : Dieu parlait aux hommes, soit par signes, soit par prophètes interposés. Sa parole était donc la "raison suffisante" de son existence. Jamais jusqu’à Anselme on n’avait essayé de construire un raisonnement qui, de cette existence, puisse faire une démonstration quasi mathématique. Pourtant, le présupposé était simple : Dieu nous ayant créés à son image, nous détenons une partie, même infime, de son intelligence ; dès lors, pourquoi cette intelligence ne peut-elle remonter à sa source ? Qu’est-ce qui nous empêche d’"avoir l’intelligence" de Dieu ?


Une telle preuve peut être considérée comme le fondement de notre modernité – ce qui fascinera Descartes, Leibniz, Hegel et Kant – lequel lui donnera le nom d'argument ontologique. Si Dieu peut être prouvé, plus aucun phénomène naturel n'a de chance de rester inexpliqué. De l’échec de cet argument doit-on conclure à la faillite de notre intelligence ou, au contraire, à la pure et simple inexistence de Dieu ? Telle est la question posée, à nous qui venons de franchir un autre millénaire, marqué par la confrontation violente avec des intégrismes bardés de certitudes, pour qui le recours à la raison est le dernier des soucis.

Alain Nadaud devant

l'abbaye du Bec en Normandie

Vous semblez vous être fait une spécialité de ces romans qui, sans rien renier de la fiction, interrogent les moments-clés de l’histoire de l’humanité. Est-ce que seule la littérature peut dire le vrai en ces domaines ?

Rien de systématique dans ces interrogations, ni non plus d’encyclopédique. La restitution exacte, fantaisiste ou désinvolte, de ces moments s’est mise en place sans que je l’aie préméditée. On sera surpris d’apprendre que mes romans sont avant tout les métaphores d’une recherche personnelle, comme autant d’étapes d’une quête autobiographique déguisée. Plutôt que de me livrer à l’introspection, j’ai préféré faire le détour par la fiction pour répondre à certaines questions sur la mort, le rapport à l’image et au double, la postérité, l’écriture surtout : d’où vient, par exemple, que je suis astreint à cette pratique qui me dépasse ?


Il n’en reste pas moins que, dans l’histoire de l’humanité, il s’est passé des choses insolites, déroutantes, énigmatiques, qui sont de vraies fictions. C'est ainsi que j’ai construit mes romans sur les décombres de la théologie, en arpentant les terrains vagues de l’histoire et de la philosophie, en fouillant de la pointe de mon stylo dans la décharge aux concepts. De par sa singularité, et sans rien céder sur le fond de l'argumentation, cette tentative de prouver l’existence de Dieu ne méritait-elle pas un roman ? Pourquoi la littérature se priverait-elle d’explorer pareils sujets ? Son objectif n’est pas tant de dire le vrai que de jouer à fond la carte de la fiction. En un mot, la littérature se doit d’intriguer – c’est-à-dire à la fois d’étonner et de "nouer des intrigues".