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Entretien

Dans quelles circonstances Quai Voltaire, revue littéraire a-t-elle été fondée ?

La création de cette revue faisait suite à un précédent numéro de L'Infini, dont Philippe Sollers m'avait laissé libre du sommaire et qui, compte tenu des proportions qu'il a pris, est devenu un numéro double (N° 19, Gallimard, septembre 1987)


L'ensemble était intitulé "Où en est la littérature?" et tentait de faire le point sur l'émergence de nouveaux auteurs. J'avais moi-même introduit le numéro par un article intitulé "Pour un nouvel imaginaire". Le numéro avait connu un certain retentissement. En même temps, j'avais été tenu en alerte par le fait que certains écrivains sollicités avaient décliné l'invitation au motif qu'il s'agissait précisément de la revue de Philippe Sollers.


Ces réticences m'ont confirmé dans l'idée qu'il était temps de créer un espace vierge, sans figure tutélaire ni maître à penser, débarrassé de tout présupposé ou malentendu idéologique ou littéraire, libéré des hypothèques propres à la génération précédente ou de certains malentendus politico-médiatiques dont nous n'avions que faire, un espace de réflexion et de création qui soit propre aux écrivains d'une même génération. Mais par génération, j'entends une génération mentale, qui passait outre aux âges proprement dits : c'est-à-dire, en gros, des gens qui avaient comme expérience commune d'être nés après la guerre, c'est-à-dire rétrospectivement marqués par le trou noir d'Auschwitz (Cf mon Auschwitz en hiver in "Le Voyage à l'Est", Balland), les décolonisations, la guerre froide, qui avaient eu à peu près vingt ans en 68, en fait la génération qui, de près ou de loin, directement ou par ricochet, avait eu affaire ou maille à partir avec le marxisme, la psychanalyse, le structuralisme, les théories littéraires en vogue et les innovations formelles du Nouveau roman.
Au vieux rêve que j'avais depuis longtemps de créer une revue littéraire s'est superposée la nécessité de celle-ci dans un court moment historique favorable. Il fallait donc profiter de cette "fenêtre de tir", comme on dit dans la terminologie spatiale.


De plus, et malgré la confiance que m'avait accordée Sollers à cette époque, à la fois comme éditeur de mes premiers livres et directeur d'une revue qui accueillait mes textes, je trouvais dommageable qu'un pareil support soit, de façon aussi affirmée et voyante, l'instrument de la promotion personnelle de son directeur, quelles que soient ses qualités d'écrivain. Un souci éthique s'imposait.

 

Qui sont les membres fondateurs? Les premiers animateurs de la revue? Comment se connaissaient-ils? Qu'ont-ils en commun ?

J'ai mûri ce projet, qui était comme je l'ai dit depuis longtemps un vieux rêve, et pour beaucoup de jeunes écrivains comme je l'étais, presque quelque chose de mythique. Ayant été lâché par Sollers au moment de son passage de Denoël chez Gallimard, j'ai publié mon roman suivant l'Iconoclaste chez Quai Voltaire et ai profité de mon passage dans cette maison pour y proposer le projet. Qui a été accepté, alors que la maison connaissait des turbulences dues au départ de Daniel Rondeau, qui l'avait fondée mais qui venait de rompre avec son propriétaire, Gérard Voitey, en fait un notaire qui avait son étude sur le Quai Voltaire, d'où le nom de la maison d'édition, et de la revue.


A cette occasion, j'ai réuni les écrivains, que j'estimais le plus et avec lesquels j'avais été en contact alors que je travaillais comme conseiller littéraire chez Denoël, à l'intérieur d'un comité littéraire : François Bon, Jean-Philippe Domecq, Pierre Michon, Marie Redonnet, Olivier Rolin, et moi-même comme directeur de la rédaction. Nous nous sommes réunis dans un restaurant russe, nous avons bien arrosé le tout à la vodka et juste eu le temps de mettre en place le thème du premier numéro consacré, comme par provocation, aux "grands échecs littéraires".


Nous ne nous sommes plus jamais réunis ensuite, car très vite le comité a éclaté. Rolin n'avait pas voulu que son nom soit cité, par solidarité avec Daniel Rondeau, parti de Quai Voltaire avec fracas et qui – peut-être avec raison - faisait pression pour que la revue ne soit pas éditée dans cette maison. François Bon voulait quelque chose de plus informel et de "prolétarien". Marie Redonnet a pris la mouche pour je ne sais plus quelle raison. Et Pierre Michon a quitté le navire par peur des représailles quand Domecq, sans prévenir personne, a fait paraître son pamphlet "Une littérature sans critique", ce qui, par ricochet, nous a valu la vindicte d'une partie de la presse et un relatif ostracisme. Bref, telle est la petite histoire tumultueuse d'une revue et du choc des personnes. Sont ensuite venus nous rejoindre Claude Louis-Combet et Catherine Lépront.

 

Fonctionnement du comité de rédaction et tirage


Nous nous réunissions dans des cafés ; nous avons fonctionné à trois (Domecq, Lépront et moi-même) élaborant les sommaires au fur et à mesure. Les réponses ou les non-réponses à une question posée appelaient le thème du numéro suivant, selon un enchaînement que nous voulions progressif et continu. Je gérais ensuite tout seul chez moi la réception des articles, les abonnements, les factures en trois exemplaires pour les universités à l'étranger (Etats-Unis, Japon) – énorme travail administratif et bénévole qui dévorait mes dimanches. Je crois – car je n'ai jamais eu précisément les chiffres - qu'on tirait à 1500 ex, les meilleurs sommaires atteignant 1200 ventes, les autres 800. Il y avait environ 300 abonnés. Le Bureau du livre du Ministère des affaires étrangères nous prenait 100 exemplaires pour la diffusion dans ses centres culturels.

 

Cette nouvelle revue littéraire venait-elle répondre à un manque, une lacune dans la production critique contemporaine? Quelles sont les intuitions fondatrices de Quai Voltaire, revue littéraire – sur la littérature en général, sur le rôle des revues littéraires?


Les intuitions et les fondations de la revue figurent en quatrième de couverture de chaque numéro. Il n'y a encore, quand je les relis, rien à changer à ces quatre paragraphes, qui pourraient constituer un programme d'actualité. La revue voulait créer, à une époque où les suppléments littéraires des journaux se rétrécissaient dangereusement, où les journalistes remplaçaient progressivement les écrivains, où le monde de l'édition commençait à connaître une crise grave, un lieu de débat où les écrivains aient l'espace pour mener une réflexion sur leur activité, sur la réception de leur œuvre, ou sur le milieu où ils évoluaient, sans rien céder à la part de création proprement dite.

 

Quelles étaient les relations de la revue avec son éditeur? A quel moment a-t-elle cessé de paraître? Pour quelles raisons?


Le propriétaire, Gérard Voitey, ne nous demandait rien. Nous déterminions par nous-mêmes la nature du sommaire et son contenu et nous apportions la copie dans les temps. Le tout passait ensuite à l'impression. Formidable liberté, que je n'ai ensuite plus jamais retrouvée quand j'ai essayé de faire passer cette revue chez d'autres éditeurs : je voyais bien que j'allais être chargé d'assurer la promotion des auteurs maison. La revue a cessé de paraître en 94, alors que j'apportais le contenu du numéro suivant – magnifique d'ailleurs, et consacré à "l'inachevé", si je me souviens bien – qui n'a donc jamais vu les jour. Nous avons appris le lundi matin que le notaire s'était tiré une balle dans la tête et que la famille mettait un terme à toute activité éditoriale – j'avais moi-même le texte des Années mortes (qui sera publié dix ans plus tard chez Grasset) sur épreuves, pour une parution en janvier.


Le choc a été fort, un peu traumatisant, même si j'étais parfois las de la quantité de travail que cela représentait. J'étais de plus un peu déçu de la relative indifférence des écrivains avec lesquels j'avais voulu travailler au début. J'avais pensé que cette aventure serait plus collective et conviviale. J'avais mal mesuré l'individualisme des écrivains et aussi leurs problèmes matériels qui nous mettaient en porte-à-faux quand nous sollicitions des textes que nous étions dans l'impossibilité de rétribuer comme il aurait fallu. Moi-même, comme conseiller littéraire, je connaissais de graves difficultés dans un secteur éditorial en pleine restructuration. Les éditeurs que j'ai contactés pour une éventuelle reprise (alors que la revue équilibrait ses coûts) ont fait la fine bouche. Lorsque l'opportunité s'est présentée pour moi de quitter la France pour aller diriger le bureau du livre à Tunis, je n'ai pas insisté. Enfin, j'en étais venu à remettre en cause ma propre légitimité : qui étais-je, et de quoi pouvais-je me prévaloir pour émettre des jugements sur les uns et les autres qui étaient mille fois plus appréciés et reconnus que moi, pour batailler avec la critique dans une sorte de combat désespéré, pour intervenir ainsi dans le champ littéraire avec autant d'arrogance et de présomption ? En dix ans, de 84 à 94, les choses avaient beaucoup changé, le temps commençait à m'être compté, et s'il me restait des forces, autant que je consacre celles-ci à faire mes preuves et à retourner à l'option fondamentale qui est la création littéraire.