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Extraits de presse

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"Il s'était aperçu qu'il avait vécu dans un état de véritable sujétion vis-à-vis de l'écriture. Comme un prêtre fanatique. Un zélote. Un idolâtre qui se sacrifie à son idole, non pas faite de boit, de pierre ou d'os, mais d'encre et de papier : dans son temple, dont la bibliothèque labyrinthique imaginée par J.-L. Borges est le modèle, s'entassait la totalité des livres écrits depuis les commencements des temps, et à écrire jusqu'à la fin des siècles.

En arrêtant d'écrire, il avait coupé court à cette fantasmagorie. Il avait entamé une cure de désintoxication douloureuse, pleine de doutes et d'austérités, à laquelle rien n'était susceptible d'échapper. Peut-être la disparition de ses certitudes en la toute-puissance de l'écriture, de l'abnégation que supposait cette pratique, de cette morale même qu'elle induisait le rendaient-elles mieux apte à démonter les mécanismes insidieux et pervers de la croyance, à aborder de front la question de l'absence radicale de Dieu.

Pour retrouver le chemin de l'écriture après une déception pareille, il lui aurait fallu un enjeu de taille : à l'image par exemple de la lutte de Jacob avec l'Ange. Ou de ce Maldoror qui ne craignait pas d'outrager la figure même de Dieu."

Extrait "Journal du non-écrire", 2010

Alain Nadaud nous quittait cet été, mais il avait déjà quitté la scène littéraire en 2010 avec son magnifique "D'écrire j'arrête", où devrais-je plutôt dire : il avait "presque" quitté la scène littéraire en 2010. En effet, ce sympathique imposteur nous envoyait encore de ses nouvelles avec ce Journal du non-écrire, en 2014 ; journal qui n'était ni un roman, ni un essai, ni vraiment un journal d'ailleurs... mais un grand livre d'Alain Nadaud, ce qui n'est pas rien, même si bon nombre ne le connaissaient pas, ne le connaissent pas, et, probablement, ne le connaitront jamais. Ses réflexions à la troisième personne donnait un portrait tout de gris d'un auteur désabusé, qui s'éloignait peut-être de son oeuvre, déçu par la littérature, et qui faisait maintenant le choix de la retraite dans la vie sans l'écrit. Comme il le notait "un matin (...) j'avais cessé d'y croire" - après avoir touché le néant par la littérature, Nadaud avait choisi la mort fictive. Il s'était raturé à jamais, retiré du circuit, des alliances et des complicités ; il se rayait lui-même du registre des inscriptions et belles lettres - il pouvait savourer cette gloire en secret. Je la savoure avec lui. Ce journal est une fin de non-recevoir, l'oeuvre de Nadaud tend vers le silence. Un silence assourdissent qui se noie dans le bruit du monde, mais n'en reste pas moins présent, en profondeur.

Yancou, Babelio.com (Mai 2016)

https://www.babelio.com/livres/Nadaud-Journal-du-non-ecrire/639264

Journal du non-écrire d'Alain Nadaud

 

Un matin, je me suis réveillé: j'avais cessé d'y croire. Un grand silence régnait dans la maison. Comme si la nature entière retenait son souffle. J'ouvris la fenêtre qui donnait sur la mer: le flux s'était retiré au loin pendant la nuit. Moi-même, je me retrouvais comme sur le sable. Quelque chose avait disparu de mon horizon mental, qui me laissait l'esprit vide et le coeur sec. Comme une histoire d'amour dont on revient soudain. Je n'eus pas même besoin d'aller jusqu'au placard: je savais qu'elle avait profité de mon sommeil pour s'éclipser. Ses chaussures à la main, elle était partie sans bruit, emmenant ses affaires et l'espoir où elle m'avait entretenu jusqu'ici. Qu'allais-je faire de moi à présent?

Journal du non-écrire, d'Alain Nadaud

 

Journal du non-écrire (Tarabuste éditeur, 2013) dresse un portrait en creux de ce qu'est devenue la littérature pour le narrateur. « En prétendant qu'elle est une fiction, martelait-il l'idée que la littérature s'entretient dans l'illusion qu'elle est un monde en soi. Elle cherche à nous faire oublier qu'elle est un pur produit de l'imaginaire humain. A son univers singulier, constitué des ouvrages écrits depuis l'origine des temps, la littérature porte certains d'entre nous à lui faire allégeance en les incitant à devenir écrivains. C'est par l'espoir de cette promotion suprême qu'elle tient à la gorge quelques blancs-becs de notre espèce. Elle continue d'alimenter son rêve d'expansion infinie, auquel nous nous croyons honorés de contribuer en publiant des livres à notre tour. En sacrifiant notre existence à son avènement, nous participons à la formation d'un monde à part, hissé au rang de référence suprême, sorte de sanctuaire factice où tout pourrait se dire. Une zone de non-droit, à l'abri de la censure. »

C'est oublier que la littérature n'a jamais été l'unique fait de l'écrivain. Dans ce va-et-vient entre parole donnée et parole reçue se tissent des réseaux de significations qu'on ne cesse de découvrir. Les bulles spéculatives que produisent les médias, qui cachent plus qu'ils ne donnent à voir, ne sont qu'un leurre de succès. On fabrique la réussite d'un livre. Les lecteurs, s'ils le veulent, entretiennent l'illusion. Ils sont libres de se divertir, de piocher çà et là dans les produits qu'on leur propose... Qui peut croire sincèrement que la gloire donnée et reprise par les grands journaux ou la télévision révèle quoi que ce soit de la qualité d'un auteur? Il arrive pourtant que la lecture échappe à cette entreprise de séduction. La rencontre a lieu, en certaines circonstances, et met en contraste l'imposture et la joie que délivre un livre qui répond à certaines attentes. C'est non pas la vanité du statut de l'auteur qu'on percevra alors, mais une énergie qui circule de lui à nous. L'auteur n'est pas une âme retranchée dans sa tour d'ivoire, il est celui qui crée des liens invisibles, éveillant les aspirations secrètes, mettant à nu des rêves insensés, des espoirs trop longtemps tus. Il y a ceux qui prétendent parler de notre monde et combien sont-ils ennuyeux! Et ceux qui l'évoquent en faisant surgir les images de tout ce dont il nous a privés. L'éveil opère alors, parce que ce qui surgit de cet oubli collectif a une puissance de saisissement dont on ne peut se déprendre. Je lis et je perçois à la fois une forme de révolte mais aussi une ouverture sur des perspectives étonnantes. Ce dont on me parle est nié par notre société et c'est justement parce qu'elle a perdu cette dimension-là que je sens que ce texte m'est nécessaire. Qu'est-ce qui nous fait dire que la vie peut être belle et intense? Le miroir aux alouettes qui fait que l'un se contemple dans les éloges d'un autre?

Journal du non écrire est le constat de l'échec de l'écrivain, alors même que cet écrivain sait que sa production littéraire ne lui appartient plus, mais circule déjà entre nous. A quelle échelle? Faut-il faire la une des journaux comme E. Carrère pour nous convaincre qu'on tient là un bon écrivain? Ne faut-il pas laisser les lecteurs, curieux et discrets, faire leur travail de découverte, dans un rythme lent, très lent, mais certain? Il y a une obstination dans la lecture qui cherche une vibration qui échappe aux lois de la société. Délicate attention qui repère celui qui sait parler de ce et ceux qu'on oublie. Combat des démunis face à un système particulièrement oppressant. Combat de longue haleine: qui pourra empêcher un lecteur amoureux de recommander à un ami un livre qui pourrait bien l'amener à changer son regard sur le monde? Que sait-on de l'effet produit par les libraires résistants ou les bons sites de lecteurs passionnés qui ne cessent de faire le tri, non en fonction de réseaux d'influence mais en suivant l'unique boussole intérieure qui les amène à élire, sans hésiter. L'auteur n'est plus celui qu'on couronne par des prix, par des articles bien placés. Il est celui qui s'en remet à une autre instance, qui travaille dans la durée et secrètement. La littérature n'est pas l'unique fait de celui qui écrit, elle est un monde relié, un dépassement de tous les individualismes, une aventure partagée. La littérature meurt chaque fois que l'égocentrisme d'un individu pris dans des rapports de force le rend aveugle aux liens qui s'établissent au-delà de lui-même autour de l'essence de l'être.

Journal du non-écrire est un acte de rébellion. Silence assourdissant de celui qui n'accepte plus les règles du jeu. C'est s'extraire de la mascarade sociale et interroger la puissance de la parole. Si l'auteur ne sait plus que son cri est entendu, il ne reste qu'un bourdonnement dans les oreilles, un état de stupeur par le fait que les mots tournent en boucle à l'intérieur. Mais qui sait si le lecteur du Journal du non-écriren'entend pas lui-même la puissance de ce qui n'est pas encore dit. On le pressent comme un événement à venir, inéluctable, ravageur. « Il disait: « Je suis seul à m'entendre hurler des choses sous le soleil, qui pourtant ne font pas même lever l'oreille de mon chien, ni s'enfuir les oiseaux de sur les branches. » » Ce qui est de l'ordre de l'invisible se manifeste, à notre insu. Et si l'erreur était de croire que la littérature était la seule réalité, il reste un chemin à parcourir à rebours. Ne plus croire que le verbe suffit à incarner et découvrir le monde en observant et en se taisant.

Journal du non-écrire est aussi une élucubration. « La littérature n'est jamais que le succédané élégant, élitiste de le religion. Sa version laïque en quelque sorte. Les grands prêtres en sont les éditeurs et les journalistes. Les fidèles lecteurs communient par articles de presse interposés dans le culte du grand écrivain, dont ils font les louanges. Cette vénération s'entretient des histoires que celui-ci leur invente à dessein ». C'est une vue de l'esprit qui tente de cerner ce en quoi on a cru et ce faisant, crée une construction pyramidale, avec au sommet un Dieu manquant. Religion ou littérature, pourquoi penser que croire implique l'existence d'une instance supérieure à laquelle se référer? Et même l'existence d'une institution qui attribuerait à chacun un rôle à jouer? L'auteur ne sort pas d'une vision assez conformiste du monde. Croire en Dieu, en la littérature ou en tout autre chose, est avant tout une expérience. Tout comme ne plus croire en est une autre. Le lecteur, dégagé de toute pression médiatique, pourrait tout aussi bien se régaler de ce qu'il lit même si cela n'a pas été béni par les grands prêtres. Dieu comme la littérature pourrait être partout où on ne l'attend pas, là où l'ambition a déserté, dans un espace inaccessible à la comédie humaine.


C'est la limite qu'Alain Nadaud ne franchit pas. A regarder le monde tel qu'il est, il en oublie ce qui lui échappe. Les îlots de résistances intérieures, les reconquêtes secrètes des aspirations qui nous font aimer vivre.


La littérature n'est plus une fiction dès lors qu'elle est en pure médiation. L'auteur n'a pas plus d'importance que le lecteur. Ce qui compte en définitive c'est que circule entre eux, grâce au livre, une énergie, l'équivalent d'une nourriture spirituelle, dont personne ne pourra évaluer la qualité. On écrit pour ce lecteur qu'on nourrit et rassasie, sans le connaître, pour ce lien invisible, qui n'est pas fictif mais bien réel et se tisse en dépit du cynisme environnant. Encore faut-il admettre de ne pas savoir si la rencontre a eu lieu ou pas. Et quand elle aura lieu. C'est choisir de faire confiance. Et accepter de vivre totalement une aventure aussi incertaine que déroutante.             

 

Valérie Rossignol, Les Corps célestes

https://lescorpscelestes.fr/journal-du-non-ecrire-d-alain-nadaud/