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Qu'est-ce qu'on a dit du bon Dieu?

— sur une lacune de Michel Onfray

Comme Alain Nadaud publie "Dieu est une fiction", on lui a demandé en quoi son essai se distingue du "Traité d’athéologie" de Michel Onfray. Voici sa réponse.

Onfray travaille vite, ferraille dans toutes les directions, dénonce les abus avec un bon sens, et même de l’humour parfois, sans ménager ses piques. Je reconnais que ses critique sont pertinentes – un philosophe ne peut faire moins qu’avoir raison de ce qui est irrationnel par essence ! Mais c’est un fatras dont on ressort tout étourdi. Son bouquin fait trois cents pages, mais aurait pu en faire mille. La croyance est une hydre à cent têtes, lesquelles repoussent à mesure qu’on les tranche.

Onfray peut tant qu’il veut charger les moulins à vent de la fiction, il reste dans le cadre de la fiction. Il argumente, textes à l’appui, et, de ce fait, entre dans la logique pernicieuse de l’exégèse, matière à controverse, objet de la deuxième partie de mon livre, où il est justement question de cette littérature interminable chargée de compenser les manques et les contradictions des textes sacrés, précisément pour faire oublier qu’ils sont de pures créations littéraires.

Dans son ouvrage, Michel Onfray expédie en une demi-page le sujet précisément traité par «Dieu est une fiction»: «La confection de ces livres dits saints relève des lois les plus élémentaires de l’histoire. On devrait [1] aborder tout ce corpus avec l’œil philologique, historique, philosophique, symbolique, allégorique, et tout autre qualificatif qui dispense de croire ces textes inspirés et produits sous la dictée de Dieu. Aucun de ces livres n’est révélé.» (p. 107-108)

On devrait ! dit-il. Eh, oui ! Tout à son idéologie libertaire, Michel Onfray se livre, au nom de sa défense de l’hédonisme, à une charge frontale, violente et polémique contre la morale répressive qu’impliquent les monothéismes. Et il a raison. Mais, ce faisant, il se laisse emporter et néglige la seule démonstration qui vaille – et qu’il énonce ci-dessus –, en ce qu’elle contient toutes les autres. Son tort est donc de se placer à l’intérieur de ce qui s’est déjà constitué comme fiction: dès lors, il n’en finit plus de dénoncer ce qui est absurde dans la religion.

Combien il est dérisoire et contre-productif de s’attaquer aux objets nés de la croyance: rites, édifices, pratiques artistiques, façons de se nourrir et de se comporter, etc. Mon propos est donc plus simple. Il s’agit de s’en prendre non pas aux trois monothéismes mais au fondement même de ce qui porte à croire. Or, la croyance en Dieu repose principalement sur des textes, dits sacrés.

L’important consiste donc à se placer en amont, au moment de la genèse de ceux-ci, quand commencent à s’énoncer et à prendre forme les invraisemblances qu’ils contiennent; à se mettre à la place de ces écrivains qui, même s’ils n’en ont pas encore le nom, rivalisent d’ingéniosité pour étayer leurs fantasmagories – ou celles de leurs prédécesseurs –, et leur donner un tour crédible. Du coup, je fais gagner du temps; je désamorce et court-circuite d’avance la polémique puisque celle-ci ne portera jamais que sur des faits qui, même si on s’est efforcé de leur donner un tour réel, n’en procèdent pas moins à l’origine d’histoires totalement inventées.

A partir de l’animisme, en passant par les mythes grecs pour aboutir aux monothéismes que l’on connaît, c’est justement l’examen de l’élaboration de ce rempart imaginaire dressé contre la peur de la mort qui apporte la preuve du caractère fictif de ces textes, et par conséquent de la non-existence de Dieu. Et cela, seul un écrivain, de l’intérieur du processus qui l’a par ailleurs conduit à écrire des romans, avait quelque chance d’en démonter le mécanisme.

Alain Nadaud

 

Dieu est une fiction : essai sur les origines de la croyance,
par Alain Nadaud, Ed. Serge Safran, 278 p., 19 euros.

 

[1] C’est moi qui souligne.

(©Andersen Ulf / SIPA)