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Cet interdit de la représentation ne cesse donc d'avoir un lien manifeste et historique avec l'apparition du signe écrit, comme s'il s'agissait des deux moments contradictoires d'une même dialectique. De même que Erostrate avait réduit en cendres à la fois la maison et la statue de la mère divinisée pour y substituer les seules lettres de son nom, de même "Le Livre des malédictions" glorifie le pouvoir de la lettre au détriment du culte des images qui prévalait jusque-là.

Dans le droit fil de cette haine de la représentation qui s'était donnée libre cours dans "L'Iconoclaste", par la fiction il s'agit ici de redonner sa prééminence à la toute-puissance du Verbe. La sortie d'Egypte signifie l'abandon des vieilles divinités maternelles et des hiéroglyphes, justement formés à base d'images. Elle permet l'accès à l'arbitraire immatérialité de l'écriture alphabétique ("Tu ne te feras point d'images sculptées"). A cet égard, la traversée du désert est considérée comme purificatrice. Cette révolution se fait en liaison avec l'invention d'un dieu unique, lui-même abstrait, c'est-à-dire débarrassé de toute incarnation, et constitue le prolongement, sous une autre forme, du thème récurrent de l'iconoclasme, en liaison avec le culte de la Lettre, tel qu'il avait été abordé dans une nouvelle intitulée "Le Doigt de Dieu" (revue "NYX"). Le signe écrit devenait d'ailleurs si omnipotent qu'il prenait appui sur l'hypothèse que le dieu de la Bible n'était, comme personnage, qu'une création du Livre. Et, sous l'égide de Borges, s'il arrivait que, par malheur, on perde l'usage des signes écrits, le monde, qui avait été créé par leur intermédiaire, disparaîtrait finalement avec eux.