© Copyright 2010 Juliette Nadaud     -     Tous droits réservés

L'acte d'écrire, aussi loin que je remonte, est pour moi indissociable du questionnement de ce qui le fonde, et donc, par extension, d'une réflexion sur ses origines. Or, le hasard a fait que ma préoccupation concernant ce qui me faisait écrire a atteint sa plus grande acuité lors des deux années que j'ai passées en Irak, sur le lieu même où avait été inventée l'écriture. L'interrogation sur les raisons de son surgissement au sein de ma propre histoire personnelle rejoignait donc une interrogation plus générale sur l'apparition de celle-ci dans l'histoire de l'humanité.

Tout commence donc par une courte variation, intitulée “Lettre de Mésopotamie”, qui esquisse le lien qu'il y aurait entre le geste de la graphie et l'outil qui est utilisé pour l'accomplir. Elle sera suivie un peu plus tard, et sans qu'il y ait en apparence de lien entre les deux, par “Lettre du Kurdistan”, méditation sur la secte des Yézidis (ou "adorateurs du diable") dont la croyance m'a paru mettre en scène la métaphore du traumatisme psychologique – traduit par un processus de "diabolisation" - qui résulte du passage de la plénitude à l’abandon. On sait que Lucifer, en refusant de se soumettre à l'injonction divine qui lui recommandait de se mettre au service de l'homme, préféra sa damnation éternelle plutôt que de renoncer, même partiellement, à l'amour exclusif qu'il vouait à Dieu, devenant ainsi le premier martyr. Or, ces deux textes, publiés respectivement dans les revues "Europe" et "Minuit", forment la matrice du recueil qui s'agencera ensuite progressivement sous le titre "La Tache aveugle". La plupart des nouvelles qui le composent traitent d'ailleurs sous différentes formes de la même question : d’où vient que les hommes ont commencé à tracer des lettres ? Quel manque cette pratique vient-elle combler ? Interrogation qui se double d’une mise en fiction des potentialités du signe écrit, de l’énigme qu’il représente et des pouvoirs qu'il contient, que ceux-ci soient réels (“Le Calligraphe”) ou supposés (“L’Agitateur” ou "Incursion en territoire Chac-Xolt").

“Car ce qui fait la trame de ce livre, c’est que tous les personnages de ces nouvelles font, chacun dans son coin, à partir d’un rapport privilégié au signe, à la lettre ou à telle ou telle forme d’expression graphique, une certaine expérience de l’écriture qui les force tout à coup à décrocher du niveau normal de la réalité, et à entreprendre une espèce de voyage initiatique qui les conduira au bout d’eux-mêmes, jusqu’à ce point de non-retour, d’éblouissement, vision de cette tache aveugle qui est cet au-delà des mots, déjà cette autre dimension.” (Quatrième de couverture)


Rien que par son titre, "La Tache aveugle" formulait une sorte de programme pour l’avenir : par le recours à la fiction, s’interroger sur ce qui fait écrire, en dévie ou s'y oppose et, par là, tenter, toujours par le moyen de l'écriture, de franchir les résistances qui font obstacle à cette connaissance, de parvenir au plus près de ce qui ne veut pas se dire, de cette “scène primitive” d’où sourdent les mots, jusqu’à se heurter à ce point d’aveuglement où plus rien ne peut être distingué, où les signes perdent leurs couleurs et leur sens.