© Copyright 2010 Juliette Nadaud     -     Tous droits réservés

Virgile s'était heurté de plein fouet au pouvoir politique de son époque, jusqu'à en mourir. D'autres écrivains, à une période plus récente, dans le Moscou des années trente, ont touché le fond de la souffrance et du désespoir, précisément à cause de leur statut d'écrivain. Cet abandon par tous, cette façon d’être rejeté hors de la sphère sociale (Cf. "Lettre du Kurdistan"), ainsi que cet enfermement dans un système totalitaire que j'ai imaginé, comme chez Kafka, propice au développement d'une écriture de type autistique, prend sa source dans plusieurs nouvelles clairement identifiables:

 "Le Journal d'Ivan Viatchevik" (La Tache aveugle), "Le Droit à la virgule" et "La Faute" (Voyage au pays des bords du gouffre), sans oublier "Le Ciel à travers la lucarne" (paru en revue). Cette dernière m'avait d'ailleurs été inspirée par un refus qui m'avait été opposé un temps, chez Denoël, touchant la publication de "Désert physique". Le refus d’un manuscrit provoque un véritable effet de suffocation, vous condamne à une sorte de relégation où vous découvrez que tous les ponts qui vous rattachaient à la vie sont coupés. Soudain, vous vous retrouvez enfermé en vous-même, sans plus savoir comment sortir, comme si l'œuvre avait déjà commencé de pourrir à l'intérieur de vous.


C'est cette impression de réclusion que j'ai voulu restituer dans "La Fonte des glaces". Un des derniers voyages d'écrivains, à la mode soviétique, organisé quatre ans après l'arrivée de Gorbatchev au pouvoir (1989), m'avait fourni le prétexte à écrire ce grand roman russe auquel je rêvais depuis longtemps. "La Fonte des glaces", bâti autour d'une intrigue amoureuse à caractère autobiographique, dont certains éléments avaient déjà été esquissés dans "Auguste fulminant", met en scène un écrivain pris au piège d'une souricière politique, sociale et quasi métaphysique, à laquelle il n'existe pas d'issue.

 

Etre contraint de rédiger son autobiographie fictive, en s'accusant de tous les maux et avec suffisamment de conviction, à seule fin de persuader ses juges de mettre un terme à vos tortures en signant votre arrêt de mort, terrible fonction que celle qui est alors assignée à la littérature ! Le dernier chapitre de "Une aventure sentimentale", où il apparaît qu'une relation trop exclusive à l'écriture développe quelque chose de mortifère, avait déjà amorcé cette hypothèse. Dans "La Fonte des glaces", tout le tragique de l'argument relève donc de ce principe : écrire pour se faire mettre à mort.